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L’art presque perdu de bien bonker*

publié le 30 sept. 2014 à 08:03 par Club Cycliste Cycle Pop   [ mis à jour : 30 sept. 2014 à 08:07 ]
(*ou de frapper un mur, si vous préférez)

Par Claude Dallaire | 30 septembre 2014

Après une longue sortie avec le club, quoi de plus ennuyeux et ordinaire que d’arriver suffisamment hydraté et bien repu. Soyez rebelle ! Démarquez vous du lot ! Apprenez à bien bonker ! Voici comment y parvenir.

Le jour de la sortie, évitez de vous lever trop tôt. Vous risqueriez d’avoir le temps de vous préparer deux œufs brouillés gratinés de cheddar, ou pire encore, de vous enfiler deux ou trois crêpes de sarrasin peinturlurées de mélasse.

Si par malheur il vous reste un muffin à portée de la main, éviter de l’avaler. Ça pourrait vous couper l’appétit. Ne commettez surtout pas l’erreur de le glisser dans la poche arrière de votre maillot CCCP. Il pourrait s’émietter. Et nous savons tous qu’hormis la mort et les impôts, rien n’est plus fâcheux en ce bas monde qu’une poche pleine de graines.

Une fois insuffisamment sustenté, préparez vos bidons. Pardon ! Je voulais dire votre bidon. Les néophytes en bonkage ne s’en souviennent pas assez souvent : deux bidons c’est bien ; un c’est mieux.

Si la journée s’annonce particulièrement chaude et humide, ne mettez pas de glaçons dans votre bidon. Vous en aurez besoin pour votre mojito de récupération de retour à la maison. Si vous y pensez, oubliez de remplir votre bidon plus qu’à moitié. Avec pas d’eau fraîche, bien entendu.

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Pour vous assurer de bien cramer, ne lestez pas inutilement votre maillot de barres énergétiques. Leur poids cumulatif pourrait vous ralentir lors de vos relais BTL* (Beaucoup Trop Longs).

Commencez votre sortie en mettant toutes les malchances de votre côté. Attachez votre mauvaise volonté avec de la broche en choisissant un groupe de rouleurs une coche au-dessus de vos capacités.

Au moment de prendre votre relai BTL, ajoutez une bûche dans votre Garmin. Augmentez la vitesse homogène du peloton de 2 à 3 kilomètres à l’heure en partant. Si vous êtes confrontés à un vigoureux vent de face, faites encore pire : augmentez virilement la vitesse de 4 à 5 kilomètres à l’heure. Après tout, vous êtes un homme ! Un vrai ! Votre monture a beau être en carbone, vos cojones, elles, sont en titane et au moins aussi volumineuses qu’une paire de dômes géodésiques de l’île Sainte-Hélène.

Après votre effort exhibitionniste, réintégrez l’arrière du peloton. Ne vous ménagez pas. Les premiers 50 kilomètres sont cruciaux dans l’atteinte de votre objectif d’être au moins semi-brûlé. Aussi, accumulez les relais BTL comme si votre mort en dépendait. Dès que vous sentez la fatigue poindre, bannissez les mots « Moins un » de votre vocabulaire. Ne vous ai-je déjà pas dit que vous n’êtes pas un biscuit à la guimauve ?

Durant cette période d’efforts démesurés, soyez respectueux et indulgents envers vos collègues cyclistes qui respectent leurs capacités. Les pauvres ! Ils n’ont pas encore maîtrisé l’art de bien bonker ! Les voilà qui s’hydratent avant d’avoir soif (ha ! la belle affaire !) ou qui s’empiffrent préventivement de galettes de riz-dicules! Faites preuve de circonspection. Ils ne savent pas ce qui ne les attend pas.

Un premier arrêt est habituellement prévu dans un peu moins de deux heures. Vous aurez donc insuffisamment de temps pour mal vous restaurer lors de cette première pause. Inutile de boire de petites gorgées d’eau tout au long du parcours. Vous respecterez ainsi votre indice de déshydratation. Si tout se passe mal, vous devriez arriver au dépanneur sans trop de facilité.
Pendant que vos camarades zélés font bêtement la file devant la porte des toilettes pour aller pisser leur trop plein de liquidités, précipitez vous au présentoir des produits salés qui tachent les doigts en rouge-orange. Privilégiez les sachets d’arachides malveillantes au BBQ ou les sacs de croustilles aux épices volcaniques radioactives.

Gâtez vous ! Si le haut-le-cœur vous en dit, investissez votre restant de screening dans une grosse chiquée huileuse de Beef Jerky. (Il en traîne toujours un paquet périmé près de la caisse enregistreuse, commodément placé quelque part entre les porte-clefs Têtes à claques et les bonbons surannés Hello Kitty.)

Vous augmenterez ainsi vos chances d’avoir la langue aussi sèche que la peau d’un djembe. En plus d’être facilement indigestes, ces produits possèdent l’inconvénient d’afficher un taux de sodium stupéfiamment stratosphérique. Ils constituent une maldonne indispensable pour satisfaire votre envie de bien bonker.

Si vous y pensez avant de repartir, oubliez de changer l’eau marécageuse au parfum de polymère de votre bidon par de la mauvaise eau fraîche. Vous éviterez ainsi de retarder indûment votre bonkage imminent.

De retour à l’avant du peloton, poursuivez votre série de relais BTL durant une autre bonne heure gueule ouverte, gorge asséchée. Soyez confiant. Plus ça ira, pire vous vous sentirez. Avant longtemps, vous vous ferez enfin larguer par le peloton. Vous pourrez bientôt vous baigner dans le même sentiment de béatitude que celui de l’homme à la mer qui vient de passer par dessus bord et qui regarde son navire de croisière poursuivre allégrement sa route…

Ne soyez pas dupe ! Le reste du peloton ne se doute encore de rien. Il est donc inutile de signaler votre naufrage à l’avant dernier collègue. Laisser votre joyeux cortège bien huilé s’éloigner jusqu’à devenir petit. Tout petit. De plus en plus petit. Tout petit, tout petit, tout petit

Excelsior ! Pour votre plus grand bonheur, rien ne va plus ! Vous entendez le tambourinage rassurant de votre cœur survolté battre à travers vos tempes dégoulinantes de sueur. Votre langue blanchie et boursouflée peine à hydrater les parois arides de vos lèvres écumeuses. Votre babine supérieure adhère à vos palettes exposées au vent chaud. Vos glandes salivaires sont en rupture de stock.

Votre carcasse ne répond plus. Votre dos s’arrondit. Vos jambes se sentent aussi flasques que la gorge déployée de notre ministre de la santé.

Vous n’avez qu’une seule envie : vous étendre sur l’accotement et attendre que votre blonde vienne vous chercher, la moue compatissante, dans sa belle Golf réfrigérée. Mais votre amoureuse est chez Winners, son portable est en mode vibration et son attention est résolument détournée par un objet décoratif tout à fait onéreux et absolument ostentatoire.
Qu’à cela ne tienne ! Vous avez atteint votre objectif ! Vous êtes bonké d’aplomb!

Tôt ou tard, vos camarades cyclistes se seront aperçus de votre absence et vous attendront. Ils auront vite fait de constater votre état mais ne sachant pas trop comment bonker,  ils ne pourront faire autrement qu’espérer un jour vivre une telle expérience.

Sachez faire preuve d’humilité. Vous n’êtes pas meilleurs qu’eux.

Avec un maximum d’efforts et un peu de mauvaise volonté, n’importe qui peut bonker.