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La vie est un sport dangereux

publié le 11 juil. 2014 à 12:26 par Club Cycliste Cycle Pop   [ mis à jour : 11 juil. 2014 à 13:14 ]
Marie-Sophie L'Heureux @mslheureux | 11 juillet 2014

C’était un beau soir de juillet. Il faisait frais, le vent était doux, le temps était bon, le ciel était bleu. J’avais deux amis qui étaient aussi des amoureux, mais ça, c’est autre chose. Un soir où tout aurait dû se dérouler normalement. Comme sur des roulettes. Comme sur un vélo. 

Ils étaient six, dont la belle et fière Véronique, en fin de peloton à ce moment-là. Un peloton qui traversait dans les règles de l’art cycliste, au terme d’une dynamique randonnée, une intersection de la Rive-Sud.

Malheureusement, parfois, même en suivant les règles de sécurité à la lettre, même en écoutant religieusement les conseils de Bob, des chefs ou de Pat Dion à Rad-Can, même en regardant devant, derrière, de côté et par en dessous, le hasard fait vraiment mal les choses. 

Véronique, notre brillante grimpeuse, a été frappée par un véhicule. J’omets le rappel des détails scabreux de l’accident ou les gros mots que j’aurais eu envie de hurler à ceux que j’aurais voulu pointer du doigt.

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Ça n’apporterait rien, parce que parfois, le vrai responsable, c’est juste le bête, le dirty-comme-la-bouette de hasard. Les choses arrivent. Les choses surviennent. Malgré toutes les précautions du monde. Même quand tu allumes tes lumières. Même quand tu portes ton casque. Mais quand tu portes ta vraie fausse dent de requin autographiée par Brice de Nice lui-même. Même quand tu te fais tatouer I make my own luck sur le chest. Non. Tu ne fais pas toujours ta luck, dans la vie. Parce que ta luck, elle ne dépend, quoi que t’en dises, pas juste de toi (accessoirement, veux-tu bien me dire pourquoi tu te tatouerais I make my own luck sur le chest ?)

Certains diront que certaines conditions favorisent les accidents : l’absence d’attention, de vigilance des automobilistes, la nonchalance de certains cyclistes, les infrastructures routières, la température, la police qui ne sévit pas de façon assez pertinente auprès de tout un chacun, le fait que Stephen Harper soit notre premier ministre ou que Denis Coderre se noie jusqu’à plus soif dans la Twittosphère…

Mais c’est un accident.
Un accident.
Un mélange de pur hasard et de risques devant lequel on est tout sauf puissant.

Un foutu de mauvais timing. Le timing détermine bien des choses, n’en déplaise aux control freak. La vie est un accident. L’amour aussi est un accident (n’en déplaise aux addicts de Tinder, de Zéro Contact, POF et les autres), mais bon, je m’égare…

Les choses importantes que l’on vit ou traverse sont souvent des accidents placés sur notre route. On ne contrôle pas ça. On peut augmenter les « risques de » ou les « chances de », mais au final, on ne contrôle pas grand-chose.

La vie, c’est comme une fille qui ne peut plus s’arrêter de jouer sur sa X-BOX ou un gars qui pète une crise de jalousie : c’est incontrôlable. 

***

L’accident. Le putain d’accident. 

Nous sommes arrivés sur place, moi et mon groupe, peu de temps après le fait. Nous sortions de l’aéroport de Saint-Hubert, un peu fatigués du Sommet Trinité, mais quand même heureux. Heureux comme des cyclistes aux pattes repues, en route vers leurs crottes de fromage du mérite et leur bière blonde du devoir accompli.

Nous avons d’abord vu le bouchon à l’intersection. Nous nous sommes rapprochés lentement, puis avons aperçu les voitures de police. Puis l’ambulance. Puis, là, ô mauvaise surprise, des membres du CCCP debout, leurs vélos en plan, de l’autre côté de la rue. Puis, le vélo. Là. Juste là. Sur la chaussée. En miettes. Des miettes turquoise nourrissant de stupeur nos yeux et nos cœurs.
À la vue du vélo et de nos comparses de l’autre côté de la rue, le sang de tout le monde n’a fait qu’un tour.
QUI ? QUI ?! nous demandions-nous tous.
 

Pantois de constater que ce vélo en poudre appartenait à un des nôtres, notre groupe a traversé l’intersection et s’est rangé sur le côté. L’ambulance quittait les lieux. On s’est précipité vers Geneviève et Karen, hébétées, qui faisaient toutes deux partie du même peloton que Véronique, avec Yves, Annie et Laurence. Leur sang-froid m’impressionnait, mais je savais que c’était aussi le choc total pour chacun d’entre eux.

Les miettes de vélo, les miettes de joie en carbone laissaient présager le pire.
Pouvait-on survivre à pareil impact ?
On craignait fort pour la vie de Véronique.

Une des nôtres.
Une des nôtres allait peut-être mourir, là, ce soir.

Ou dans les prochaines heures.
Mourir de « ça » ?

Mourir à cause… du vélo ?
Ben voyons donc !

Ça avait aussi peu de sens que d’imaginer Don Cherry devenir le coach d’Eugénie Bouchard!

***

Qu’est-ce qui arrive quand on pense que quelqu’un d’aussi près de nous, ne serait-ce que dans le fait d’être cycliste, passe à un cheveu de mourir ?
Ben on pense à la mort.
À sa propre mort.

Tsé, là, c’te mort-là, celle à laquelle on évite de trop penser, tout absorbé qu’on est par la pose de la nouvelle céramique de sa nouvelle cuisine ou par le regard mauvais de la secrétaire du conseil exécutif du Chœur des Vieilles Casseroles de Pointe-aux-Trembles, frustrée qu’on n’ait pas daigné répondre au courriel détaillant le dernier procès-verbal ?
C’te mort-là à laquelle on ne pense pas.

On se dit, tous, sans exception : « Merde ! Ç’aurait tellement pu être moi! »
Encore plus quand on constate visuellement les dégâts, mais qu’on ne « sait pas » dans quel état est la victime.

Encore plus quand on a déjà vécu un grave accident, à vélo ou ailleurs.
Encore plus quand on est témoin direct d’un tel accident.

Yves. Laurence. Annie. Geneviève. Karen.

Et là, on capote un peu. Parce qu’on réalise dans toutes nos fibres musculaires et nerveuses qu’on n’est pas grand-chose.
Qu’on est rien.
Que tout peut s’arrêter d’un coup.

Qu’on pourrait, en un claquement de doigts, ne plus jamais voir le voisin arroser son asphalte.
Qu’on pourrait, en une seconde et demie, ne plus jamais goûter à une seule chip Miss Vickie’s Lime et Poivre en riant gaiement à côté du dèp.

Qu’on pourrait ne plus entendre la voix portante de Marc-Antoine Desjardins ou celle pleine de gaité de Marie-Ève Daunais.
Ou pire, qu’on pourrait ne plus goûter au saumon BBQ de Bob.

Qu’en à peine le temps de le dire, on pourrait ne plus jamais revoir le visage de la personne qu’on aime le plus au monde.
Là. Bête de même. Juste de même.

Un gros stop existentiel en néon qui te flashe dans la face.

Avec juste un Salut, bonjour, bye and that’s it.
Parfois sans.

Et là, on capote encore un peu plus les heures ou les jours suivants, parce que, tout en pensant beaucoup à la victime de l’accident et à ses proches, tout et en lui insufflant toutes les ondes positives du monde, tout en essayant de se concentrer surtout sur elle, la plus mal en point de la gang, on se met souvent à se poser des questions ben deep sur soi, au détour d’une assiette qu’on essuie ou d’une hésitation entre deux boites de céréales contenant beaucoup trop de glucose-fructose à l’épicerie :

  • OK, bon. Qu’est-ce qui est vraiment important pour moi dans ma vie ?
  • Qui est important pour moi ?
  • What do I got else that I could lose and that matters the most to me ?
  • Devrais-je rester dans ce job qui ne me fait plus vraiment de bien à part celui d’épaissir modestement mon portefeuille ?
  • Ai-je bien fait de mettre la hache dans la relation avec mon ex ?
  • Voulais-je vraiment ça dans la vie, un condo, moi ?
  • Est-ce que j’aurais dû demander à la belle brune là-bas avec son casse lette d’accepter d’aller prendre un cocktail rose nanane avec moi ?
  • Est-ce que moi et mon très beau casse aurions dû laisser une chance à ce gars qui a pris tout son courage à deux mains pour nous proposer d’aller boire un cocktail rose nanane ?

On oublie tout à coup que sa voiture est au garage et que le mécanicien a fait des « ajustements » non requis, que son patron est un imbécile fini qui ne comprend rien à l’optimisation des processus, que le taux d’intérêt de notre hypothèque a monté plus que prévu ou que la maudite machine à café que notre belle-mère nous a donné à Noël fonctionne finalement pas yable même si elle est ben ben design 

On oublie ce qui n’importe pas.
On pense alors juste à ce qui compte.
Et ça rentre dedans.
 

Si l’impact physique et psychologique sur la personne couchée dans l’ambulance puis dans son lit d’hôpital est bien réel, on serait fou de penser qu’il est en revanche irréel pour « les autres », ceux qui n’embarquent pas dans l’ambulance et qui restent là, à faire des dépositions, à brailler un coup et à constater ce qui vient de se passer.
Voir son confrère ou sa consoeur se faire frapper, c’est aussi un peu se faire frapper soi-même. Si ce n’est pas direct dans nos fémurs, la vélocité de l’impact va en revanche droit au cœur de tout le monde.

C’est pourquoi en ces moments pareils, où tout le monde est un peu traumatisé par la chose à différents degrés, et où le monde est de plus en plus virtuel et individuel, il est si important de se serrer les coudes. D’être, de devenir ou de redevenir une communauté. D’être cette microsociété qui se soutient à bras le corps, même si on n’est pas fait pour aimer tout le monde et même si on n’est pas aimé de tout le monde non plus. Même si parfois, on ne se connait juste pas. 

On rêve souvent dans la vie d’un être unique qu’on aime et qui nous aime plus que tout. Mais cet être unique peut aussi être un groupe, parfois. C’est parfois même mieux.
Pour éviter l’angoisse, l’anxiété, la peur de vivre, la peur de mourir, la peur d’être trop fragile, la peur d’exister, le groupe peut encore être le lieu de tous les vécus et de tous les possibles. Le lieu de toutes les solidarités.

Une auteure médecin du magazine auquel je me consacre en semaine rapportait, dans un de ses textes, qu’Ésope, fabuliste de la Grèce antique, aurait signé la fable « Les quatre taureaux et le lion ». On y dit que si le lion peut tuer aisément un taureau, il ne s’y frottera pas si quatre taureaux s’unissent pour lui faire face et se défendre.

La mort est un lion. Le danger est un lion (fredonnez maintenant awim-bawé awim-bawé pour une version moins drama de ce texte…)
Il n’en tient qu’à nous de rester forts et unis face aux deux.
Soyons des taureaux.

Des taureaux à vélo.
Ne nous laissons pas intimider par les horreurs que cache parfois le hasard.

Quand le hasard sort une cochonnerie de sa manche gauche comme Luc Langevin sort une colombe ou une fourchette de son chapeau (même si Luc Langevin N’A PAS de chapeau…), faisons-lui le plus grand tour de passe-passe inimaginable de tous les temps pour le désarçonner : vivre.
Vivons. Et vivons fort.
 

Oui, le vélo est un sport risqué.
Mais la vie l’est aussi, risquée. Même sans le vélo.
Pourtant, la vie, c’est aussi la plupart du temps le plus bel accident qui soit.

Et si la vie peut être belle, la vie à vélo peut continuer à l’être tout autant.
À vélo comme dans la vie, ne soyons pas juste des témoins.

Ne restons pas là, apeurés et pantois. N’en restons pas là.
Soyons-le un temps, mais pour le beau et surtout pour tout ce qui est si bon – le dépassement de soi, les amitiés fortes, les amours en pointillé, les muscles qui travaillent fort, les têtes qui créent, les joies qui nous emballent, les gourmandises de la vie – continuons de rester les personnages principaux de nos vies.

Ne restons pas que des témoins.

À vélo comme dans la vie, tout cela en vaut la peine.
Même si la peine pèse parfois lourd, ça en vaut vraiment la peine.
Célébrons la vie que Véronique, notre belle dentiste CCCpiste, peut encore vivre de toutes ses forces. Malgré la peur. Malgré le choc.

Malgré la conscience de notre fragilité.
Et roulons.

Roulons, roulons, roulons, en peloton ou non.

Pour elle, pour lui, pour vous, pour moi, pour nous, pour lui, pour eux, pour elles, pour Bob et pour tout le CCCP, soyons les KOM et QOM du plus beau tronçon Strava de la route de nos existences (poétique, hein ?) : celui sur lequel on embarque ici, maintenant, toujours et tout le temps.
Right there, right now, a Garmin in my face and a beer in my hand (
euh non, on a dit pas de pitonnage!)
On est là. On existe encore.

Capotons un peu là-dessus un bref instant.
Capotons comme les p’tites-filles capotent quand elles voient Marie-Mai au Centre Bell et soyons – plain and simple – heureux d’être tous encore en vie.
 

Toutes nos pensées vont vers toi, Véronique (à toi, mais aussi à tous ceux qui se sont pété la gueule cette année)!
Tu pourras assurément compter sur nous pour t’accueillir à nouveau quand tu nous reviendras. Sois forte, sois courageuse, aie confiance.
Le temps, tes proches, les docteurs et leurs équipes, se chargeront de t’arranger tout ça.

Tu verras.
On t’accompagne en gestes et en pensées dans cette immense épreuve.

Pis on t’embrasse.

Parce que le CCCP, c’est pas juste des bons cyclistes.
C’est aussi du ben bon monde.

Awim-bawé-awim-bawé.