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Mon Ventoux

publié le 8 oct. 2013 à 08:07 par Club Cycliste Cycle Pop   [ mis à jour : 13 janv. 2014 à 13:54 ]

Marie-Sophie L'Heureux @mslheureux | 8 octobre 2013

Voilà. Je l'ai fait. L'antisportive de nature de 31 ans que je croyais être a finalement grimpé le mythique Mont Ventoux. La p'tite fille avec des B- en éducation physique y est arrivée. En 2 heures et 57 minutes. Pas de quoi impressionner Ryder Hesjedal ou David Veilleux, mais quand même de quoi, dans mon cas, appeler sa mère. En fait, y'a de quoi appeler plus que juste sa mère. Y'a de quoi en parler à tous ceux qui font partie de ta vie et à tous ceux qui croisent ta route – tes parents, ta sœur, tes frères, tes amis, ta thérapeute, ton voisin, ton entraîneur –, y'a de quoi l'étaler fièrement sur Facebook et, enfin, y'a surtout de quoi le balancer fièrement au visage de tous ceux qui ont déjà douté de toi dans la vie... toi la première. Toi, ta pire ennemie. Ton éternelle ennemie. « Eille, Toi, savais-tu que je venais de réaliser quelque chose dont je me croyais profondément incapable? Na-na-naa. » 

Je sais, je sais. Je devrais peut-être faire preuve d'un peu de retenue plutôt que de me gargariser de mes très modestes exploits. Mais je dois admettre que je suis fière de moi. Pas mal fière. Comme je ne l'ai jamais été, je crois. Authentiquement. Bien sûr, je suis fière de moi et de mon parcours en général. De ma famille, de mes études, de mes amis, de mon travail, de certaines qualités personnelles, de certains de mes talents. Mais, dans ces fiertés, il y a le plus souvent des facteurs auxquels je ne peux rien et pour lesquels je n'ai que peu de mérite. Il y a aussi des talents que j'ai plus naturellement et pour lesquels je n'ai pas à trop me forcer pour que ça fonctionne assez bien. Il y a, pour moi comme pour vous, des choses qui sont plus faciles à réaliser que d'autres dans la vie. Pour certains, c'est le micro ou le stylo, pour d'autres, c'est le vélo. Et il n'y a rien de mal du tout à vivre une vie « facile ». C'est moins exigeant, moins douloureux. Le danger toutefois, avec la facilité, c'est de s'asseoir dessus trop longtemps...

Ma fierté tire sa source cette fois-ci d'un solide « anticasting » que j'ai volontairement embrassé. Je me suis mise en danger. Je dirais même que je me suis humiliée. Me voir entourée de cyclistes expérimentés et être inlassablement la dernière au bas de toutes les côtes pendant deux étés consécutifs, c'est humiliant « en ta' ». Moins avec le temps. Parce que lorsqu'on accepte qu'il est impossible d'être douée du premier coup, qu'on n'a jamais développé sa musculature profonde avant aujourd'hui, qu'on n'a pas une génétique du tonnerre, c'est là qu'on rencontre peu à peu le dépassement de soi. Quand on accepte qu'il faut persévérer, quitte à s'humilier un peu, quitte à s'obliger à beaucoup d'humilité, c'est là qu'on se dépasse pour vrai. L'humilité a ça de bien que, lorsqu'on est obligé d'y faire face, on devient malgré tout une meilleure personne. L'humilité, la vraie, est un passage obligé pour être heureux.

Cela dit, je me pose encore la question. Comment ai-je pu faire ça? Où ai-je trouvé la détermination, la volonté, la force et la folie pour monter le Ventoux? Je n'avais pas pour plan de le terminer. Je m'étais dit « fais ce que tu peux ». Ma réussite de la difficile sortie Montréal-Québec n'y était pas pour rien. Vos encouragements et vos bons mots non plus. Mais il y avait autre chose. Et cette autre chose, je l'ai découverte en montant ces odieux et sublimes 21 kilomètres...
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***

La journée avait commencé dans le village d'Orange. Notre destination finale, ce jour-là, était le superbe village de Vaison-la-Romaine. C'était un jour tiède et sec de septembre, où le ciel était d'un bleu céruléen et où le mistral avait enfin décidé de faire la grève (après cinq jours à nous battre contre lui). J'avais roulé, ce matin-là, avec trois compagnes de voyage. M'étant éloignée d'elles dans un col, je me suis perdue et j'ai emprunté un détour joliment agrémenté de segments de 15 % et 17 % de pente (!)... 

Jusqu'au pied du Ventoux, j'ai donc roulé seule. Il était midi lorsque je suis arrivée au centre de Malaucène. Et pas question, avec ces 74 km déjà avalés, ces 887 mètres d'ascension déjà grimpés et les 1500 autres mètres qui m'attendaient de pied ferme, de ne rien me mettre sous la dent. Cette grosse bête méritait plus que des bonbons. Orangina, demi-baguette jambon/fromage/beurre. Je vois mes trois comparses passer devant moi, me saluer gaiement et crier « nous, on commence tout de suite! ». Go, les filles. Moi, je mets du carburant dans la machine et je pars.

Une fois cet approximatif lunch englouti, j'enfourche ma bécane et pars à l'attaque de ce parcours déjanté. Celui-ci est marqué par des bornes, à la fin de chaque kilomètre franchi. Sur chacune d'entre elles sont inscrits le nombre de kilomètres qu'il vous reste à parcourir avant d'arriver au sommet et le pourcentage de la pente.

La montée est lente, laborieuse, pénible. C'est beau, c'est magnifique, mais c'est pas de la tarte aux myrtilles. Après chaque borne que je dépasse, je me sens victorieuse. Je m'assois, je me lève, je m'assois, je me lève. Tire, pousse, tire, pousse. Bon sang que c'est long! Je fourre une bouchée de banane, de barre ou un jujube dans ma bouche chaque demi ou chaque kilomètre franchi. Je mets le pied à terre souvent. Tricky Trek me porte tant bien que mal, cahin-caha. Parfois il veut, parfois, il veut pas.

Arrivée à la borne du 9 km, une poussée d'hormones anxiogènes me prend. La pente est de 9 à 11 % sur encore deux kilomètres au moins, et je réalise qu'il me reste 12 kilomètres à franchir. Ceux-ci seront forcément plus difficiles que les 9 premiers. Mais je continue, sans relâche, « un coup de pédale à la fois » (merci, Annie Pelchat!) Ce n'est surtout pas le moment d'arrêter (sinon, il faut y penser, faut se « reclipper »).

Au 13e kilomètre, j'aperçois, à mon grand étonnement, l'une de mes compagnes de voyage. Elle roule en sens inverse et arrive à vive allure. Elle descend et file à côté de moi en criant « J'en peux plus, j'ai lâché! » Je m'arrête, interloquée, me retourne et la regarde s'éloigner à la vitesse de l'éclair vers Malaucène. Elle a lâché? ELLE!? Mais où? Mais quand? Mais pourquoi? Mon Dieu, elle, une cycliste si expérimentée! Plus expérimentée que moi! Si elle a lâché, c'est que c'est une abomination. Je soupire. J'ai peur. Je suis découragée. Je suis assaillie par le doute et le désespoir. Je n'y arriverai jamais...

***

C'est là que ça m'a pris. C'est là que la raison pour laquelle je devais me rendre au sommet, m'est apparue avec limpidité.

Un profond tourment dans ma vie personnelle. Une affaire qui ne se réglait pas depuis des années et contre laquelle je me battais en vain. Je vous épargne les détails, ça n'ajouterait rien au récit. Je vous dirai seulement que je suis allée en Provence en vue d'écrire un article pour le magazine pour lequel je travaille. Je savais toutefois que j'en profiterais également pour faire le point sur ma vie. Or, cela faisait déjà 6 jours que j'étais en France, et je n'avais toujours pas l'ombre d'une véritable réponse à mon profond questionnement. Ce dernier était le même. Intact, inchangé. Putain de questionnement.

La Provence, c'était plus beau, plus chaud, plus bucolique, mais en-dedans de moi, depuis quelques jours, malgré les apparences et les belles photos publiées sur Facebook, ça ne sentait ni la lavande, ni l'origan frais que l'on trouve sur le bord des coquettes routes provençales. À l'intérieur de moi, ça goûtait davantage l'Amaro Montenegro que le pastis marseillais bien frais. À l'intérieur de moi, c'était le même capharnaüm qu'à Montréal. J'avais beau m'y trouver physiquement, à l'intérieur de moi, ce n'était pas la Provence. C'était le no man's land. 

C'est là que j'ai pris ma décision, au 13e kilomètre, juste après avoir vu ma compagne de voyage revenir sur ses pas : coûte que coûte, je me rendrais à cette foutue pancarte « Sommet Mont Ventoux 1911 mètres ». Elle pouvait bien trôner et me narguer avec insolence du sommet du monde, cette fichue pancarte. Je ne la laisserais pas tranquille un seul instant à partir de maintenant. Je ne la lâcherais plus des yeux, même si je ne la voyais pas. Elle ne payait rien pour attendre. Elle allait la voir, ma belle face de vainqueur.

Je devais me rendre au sommet. Je devais à tout prix me rendre au sommet. Devais. Comme dans le verbe devoir. Pas pouvoir. Pas vouloir. Devoir. Je devais réussir un truc extrêmement physique pour mon niveau, un truc extrêmement contre nature. Ce n'était plus de l'ordre du désir. C'était de l'ordre de la survie, de la nécessité. Je devais parvenir à réaliser, dans ma vie, quelque chose qui me semblait a priori, pour moi, impossible. Ne pas y arriver, vous vous en doutez, aurait équivalu, à ce moment-là, à ne pas être assez forte pour affronter tout le reste. J'étais depuis des années habitée par une peur très particulière. J'en avais assez d'avoir peur. J'en avais assez de vivre comme ça. Peu importe le temps qu'il m'en prendrait, coûte que coûte, je n'avais plus le choix. Je devais monter le Ventoux. La symbolique de l'épreuve était trop chargée pour que je puisse me défiler.

J'ai donc continué à monter, à monter, à monter, à monter, à monter, j'ai croisé mes deux autres compagnes qui avaient terminé en sens inverse. J'ai continué à monter, à monter, à monter, à monter, j'ai croisé le guide qui s'occupait du ravitaillement. Grosse gorgée d'eau, une banane, à monter, à monter, à monter, à monter...

Je devais à tout prix me rendre au sommet. Je devais réussir un truc extrêmement physique pour mon niveau, un truc extrêmement contre nature. Ce n'était plus de l'ordre du désir. C'était de l'ordre de la survie, de la nécessité. Je devais parvenir à réaliser, dans ma vie, quelque chose qui me semblait a priori, pour moi, impossible.

Quatorze, 15 - 16 - 16,25 - 16,50 - 16,75 kilomètres...
Chaque mètre compte. Je compte chaque mètre. 
Chaque coup de pédale. Chaque goutte de sueur. 
La moindre de mes énergies est déployée à grimper c't'affaire-là...

Neuf, 10 %, 11 %, 6 %, 5 %, 9 % 8 %, 13 %. 
J'ai l'impression de devenir folle.
J'ai l'impression de voir apparaître des points d'exclamation sur l'écran de mon Garmin.

Je l'imagine entamer la conversation avec moi.

- Yo, la grande, mais qu'est-ce que tu me fais faire, là !!? T'es pas un peu intense, Fille ?
- Eille! T'es un Garmin 800, t'es pas supposé être cool, toi ? Oui ? Faque tais-toi, arrête de chiâler, fais c'que j'te dis, pis suis ! Yo...

***

Me voilà à deux kilomètres de l'arrivée. Je m'arrête. Le paysage change. Il n'y a plus d'arbres. Que de la roche. Ce n'est plus vert, c'est beige-gris. J'ai l'impression d'être sur la lune. C'est intimidant. Je contemple le sublime paysage autour. On est très très haut. On est vraiment très haut. J'ai presque le vertige. Je vois un serpent d'asphalte, long de deux kilomètres et demi, se profiler devant moi. La fin. Le sommet. Je le vois. Il est là. Très haut. Au bout de ce serpent. Je devine la satanée pancarte, cachée derrière. Tout au long de la montée, j'étais jusqu'ici abritée par les arbres et je ne réalisais pas que ce que je montais était pourtant bien plus difficile que ce ruban de route lunaire du bout du monde. Je contemple le serpent. Il est sneaky. Une peur irraisonnée me tenaille les entrailles. C'est haut. C'est vraiment haut.

Mon moral est tout à coup à plat, même si je suis plus près du but que jamais. Je n'ai plus d'eau dans mes gourdes. Le guide pour le ravitaillement vient de redescendre vers Malaucène avec le camion. Il est presque 17 h. Je suis seule. Le reste de la gang est déjà en bas. Je regarde autour de moi. Il commence à faire très frais. C'est fichtrement haut. Il y a beaucoup de voitures, et beaucoup de touristes. Je détache mon casque, j'enlève mes lunettes de soleil. Du revers de la main, j'essuie mes yeux qui brûlent, mes paupières maculées de sel. J'hésite. Vais-je y arriver ? Est-ce sage de continuer ?

J'inspire un grand coup. Je remets mes lunettes, attache mon caque. Je sers très fort mon guidon de mes deux mains, je regarde l'asphalte avec insistance, j'oublie mon vertige, je me « reclippe » tant bien que mal, je manque de tomber, je me lève, puis je pousse rageusement sur mes pédales. Et je repars... Je n'arrêterai plus. 

Je n'arrête plus, je n'arrête plus, je n'arrête plus.

« Vas-y, Marie...
Vas-y, Marie...
Vas-y, Marie...
Vas-y, Marie...
Vas-y, Marie !!
Mais putain! Vas-y, Marie! Mais qu'est-ce que tu fous?
VAS-Y, CIBOLE! »

Oui, il m'arrive de me chicaner.

***

Les 200 derniers mètres, je les ai sprinté.
Je suis arrivée au sommet comme une forcenée.
J'ai entendu des gens crier et applaudir à mon arrivée.
Je haletais sans bon sens quand je me suis arrêtée.
J'essayais de respirer.
J'ai fermé les yeux.
Je les ai rouverts.
J'ai laissé le bleu du ciel envahir le dessous de mes paupières.
J'ai laissé la lumière de la fin de l'après-midi me bercer.
J'ai fermé mes yeux, de plus en plus embués.
J'ai réprimé un sanglot.
Puis je l'ai laissé monter.
Je l'ai laissé s'échapper.
J'ai gardé les yeux fermés.
J'ai senti les larmes rouler.
J'ai senti la main d'un inconnu tapoter mon épaule et me dire « Wow! Amazing! You did it ! »
Les yeux toujours fermés, mes mains les recouvrant, j'ai vu, dans ma tête, en accéléré, le film des plus récentes années de ma vie.
La vérité s'est imposée.
Inéluctable, inexorable, impossible à nier.
J'ai sangloté.
Un bon grand coup.
Mes larmes salées imbibant mes gants sales et tout aussi salés.
J'y étais arrivée.
C'était décidé.
La vérité s'était révélée.
C'était terminé.
J'avais fini de grimper. 
J'avais fini de me battre.

J'ai rouvert mes yeux, encore un peu voilés.
J'ai souri aux nombreux inconnus me souriant avec sincérité.
À tous ces « thumbs up » joyeusement levés.
Je suis allée me camper en dessous de cette pancarte que je m'étais plu, pendant 3 heures, à détester.
Avec vigueur, mon vélo, j'ai empoigné.
À bout de bras, je l'ai soulevé.
Un cri de joie j'ai poussé.
J'y étais arrivée.
J'ai gagné.
Je suis peut-être la dernière. 
Mais j'ai gagné.

Qu'ai-je trouvé au sommet du Mont Ventoux ?

Des jambes épuisées.
Une tête libérée.
Et un cœur réparé.


Mon Ventoux...